Dans la région des trois frontières où se rencontrent le Burkina Faso, le Mali et le Niger, les températures augmentent à un rythme 1,5 fois supérieur à la moyenne mondiale. Des sécheresses récurrentes dévastent les cultures. Des précipitations irrégulières détruisent les systèmes pastoraux. La dégradation des terres avance inexorablement. Pour des communautés déjà confrontées à un contexte de conflits violents et de fragilité, ces pressions climatiques ne sont pas des menaces futures abstraites, mais des réalités quotidiennes qui déstabilisent les moyens de subsistance, déplacent des familles et créent des opportunités d'exploitation par des groupes armés.
Pourtant, cette même région, le Liptako-Gourma, est aujourd’hui pionnière d’une initiative sans précédent : les premiers plans stratégiques et d'action nationaux au monde en matière de climat, paix et sécurité. Le 14 novembre 2025, la Communauté de Pratique des Nations Unies sur le Climat, la Paix et la Sécurité, animée par le Mécanisme de Sécurité Climatique (CSM), s'est réunie pour examiner comment ces trois nations sahéliennes dépassent la rhétorique pour aller vers une mise en ?uvre concrète offrant des enseignements qui résonnent bien au-delà de la région. L’échange a réuni un groupe diversifié d'intervenant(e)s de haut niveau. Son Excellence Catherine Inglehearn, Ambassadrice du Royaume-Uni au Niger, a ouvert la discussion en posant le contexte régional et en soulignant l’élan mondial croissant autour des questions de climat, de paix et de sécurité. Pascal Yaka, Conseiller en Climat, Paix et Sécurité auprès de l’Autorité du Liptako-Gourma, a ensuite apporté son analyse approfondie des défis évolutifs dans la région. Fort d’une expertise nationale, Ylassa Djenda, représentant le Secrétariat Permanent du Conseil National pour le Développement Durable au Ministère de l’Environnement, de l’Eau et de l’Assainissement du Burkina Faso, a partagé des expériences et priorités spécifiques au pays. Enfin, Kadiatou Sy Diallo, représentant l’Autorité du Liptako-Gourma, a proposé une lecture institutionnelle régionale, mettant en avant plusieurs initiatives en cours ainsi que l’importance de la coopération transfrontalière.
Le moment est particulièrement significatif. Alors que les récentes COP ont mis en lumière les lacunes persistantes en matière de finance climat, le Sahel démontre ce qui devient possible lorsque la volonté politique rencontre la planification inclusive. Quinze des vingt pays les plus vulnérables au changement climatique sont également touchés par la fragilité ou les conflits. . L'initiative du Liptako-Gourma montre une manière possible de rompre avec ce schéma.
Construire depuis la base
Ce parcours a débuté en novembre 2023 avec le , culminant avec la . Mais la suite a été tout sauf descendante. Entre septembre 2023 et novembre 2025, des consultations politiques et techniques ont été menées dans l'ensemble des trois pays, mobilisant plus de 60 organisations pour la formulation de stratégies et plus de 100 personnes pour le développement de feuilles de route.
L'approche participative a été délibérée. Des organisations de la société civile se sont assises aux c?tés d’institutions gouvernementales. Des représentant(e)s de la jeunesse se sont joints à des chefs religieux. Des groupes de femmes ont contribué à part égale aux comités techniques. Des structures nationales rassemblant des expert(e)s et groupes issus de différents domaines ont été créées puis répliquées au Burkina Faso, au Mali et au Niger, assurant une cohérence tout en respectant les contextes nationaux respectifs.
De manière déterminante, le processus ne s'est pas arrêté à la consultation. Le renforcement de capacités a constitué une pierre angulaire de l'initiative. Des programmes de formation aux questions de climat, paix et sécurité ont atteint plus de 50 jeunes, femmes et membres de groupes vulnérables. Des jeunes ont été formés non pas comme bénéficiaires passifs, mais comme vecteurs actifs de paix et de cohésion sociale. Des chefs religieux, des femmes et des représentant(e)s de la jeunesse ont re?u une formation à la gestion des ressources naturelles, reconnaissant ainsi que l'expertise doit être développée là où elle a vocation à être utilisée.
L’approche transfrontalière a été tout aussi intentionnelle. Les dynamiques climatiques et de conflit ne respectent pas les frontières, ni les routes pastorales ou les systèmes de bassins versants. Le processus a donc mis l'accent sur la coordination régionale dès le départ, l'Autorité du Liptako-Gourma jouant un r?le central dans l'amplification des efforts nationaux par la coordination avec les ?tats membres, des autorités locales et des partenaires internationaux.

Des politiques à la mise en ?uvre : l'exemple du Burkina Faso
Les documents stratégiques finissent souvent par prendre la poussière sur des étagères. L'expérience du Burkina Faso montre comment éviter cet écueil. Une volonté politique forte s'est manifestée par un accord ministériel conjoint entre les Ministères de l'?conomie et de l'Environnement, signalant un engagement de l’ensemble du gouvernement plut?t que des réponses cloisonnées aux enjeux de climat ou de sécurité.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Un budget de 500 milliards de francs CFA (environ 820 millions de dollars US) a été estimé nécessaire à la mise en ?uvre pour la période 2026-2030. Le gouvernement s'est engagé à y dédier une partie de son budget national tout en mobilisant des ressources supplémentaires auprès de partenaires et de mécanismes de financement climatique.
Les projets spécifiques identifiés sont encore plus révélateurs que ce chiffre global. Ils comprennent des initiatives de restauration des terres et de préservation des écosystèmes ciblant des zones frontalières avec le Mali et le Niger, reconnaissant que la réhabilitation environnementale constitue en elle-même une infrastructure de paix et de sécurité. D’autres projets visant à renforcer la cohésion sociale et la résilience climatique se concentreront sur les communautés déplacées par les conflits, reconnaissant que des solutions durables nécessitent d'aborder simultanément les dimensions de paix et de climat.
L'intégration aux cadres existants garantit qu’il ne s’agira pas d’initiatives isolées. La stratégie climat, paix et sécurité est en effet intégrée à la Contribution Déterminée au niveau National (CDN) en cours de développement, liée à la stratégie de protection civile, et alignée avec les priorités en matière de genre et de cohésion sociale. Cette cohérence de l'action gouvernementale fait des enjeux de CPS non pas un simple élément additionnel à prendre en compte, mais un principe structurant central.
La coordination régionale en pratique
Le r?le de l'Autorité du Liptako-Gourma s'est étendu au-delà des réunions de coordination. Une série d'activités de formation a permis de renforcer les capacités d'experts gouvernementaux, de leaders communautaires et d'acteurs de la société civile, y compris des représentant(e)s d'organisations agricoles, d'élevage et de pêche dans la zone des trois frontières.
Une rencontre s’est particulièrement distinguée : la réunion de leaders traditionnels, coutumiers et religieux de la région du Liptako-Gourma qui s’est tenue du 21 au 23 octobre 2025. Dans des contextes où l'autorité étatique formelle est faible ou contestée, ces leaders exercent souvent une influence décisive sur la gouvernance locale, la gestion des ressources et la stabilisation transfrontalière.
Des représentants locaux ont été intégrés aux processus de planification, avec un accent particulier mis sur la gestion des ressources naturelles et le développement pastoral pour réduire les conflits entre agriculteurs et éleveurs. Ces conflits sont de plus en plus alimentés par la variabilité induite par le changement climatique et la rareté des ressources. Y répondre nécessite de comprendre à la fois les pressions environnementales et les systèmes de gestion des ressources naturelles. Les trois stratégies nationales sont désormais validées et consolidées afin de conduire à l’élaboration d’un cadre régional. La stratégie régionale climat, paix et sécurité sera construite sur la base des stratégies et diverses politiques nationales en matière de CPS, tout en impliquant des ministères, des universités, des représentant(e)s du secteur privé et des partenaires techniques et financiers, créant ainsi un réseau d'appropriation qui s'étendra à travers les secteurs et les frontières.
Reconnaissance internationale et priorités futures
Lors de la COP29, l'initiative a gagné en visibilité gr?ce à des événements parallèles de haut niveau qui ont mis en lumière l’interconnexion des défis climatiques au Mali et au Burkina Faso. La participation conjointe de ministres a témoigné d’un engagement politique continu, tandis que des partenaires internationaux ont manifesté un intérêt croissant pour le soutien à l’action.
En regardant vers l'avenir, les priorités sont claires. Le soutien continu du PNUD et du Mécanisme de Sécurité Climatique se concentrera sur la mise en ?uvre des stratégies et la mobilisation de financements, et non uniquement sur les conseils en matière de politiques publiques. La promotion et la diffusion des stratégies CPS visera à construire une sensibilisation et un soutien politique plus larges. Le développement d'un plan d'action régional s'appuiera sur la convergence des stratégies nationales tout en maintenant la flexibilité nécessaire au respect des priorités et contextes nationaux.
L'intégration avec la stratégie de stabilisation, de résilience et de relèvement du Liptako-Gourma garantira que les approches CPS s’inscriront dans des efforts plus larges de stabilisation et de développement, plut?t que de créer des dynamiques parallèles. Une coordination régionale renforcée mettra en pratique les priorités transfrontalières identifiées durant le processus de planification.
Six le?ons pour l'intégration en matière de climat, paix et sécurité
L'expérience du Liptako-Gourma fournit des enseignements concrets aux praticiens et décideurs en matière de climat, paix et sécurité climatique à travers le monde :
Le leadership politique est indispensable. Un engagement gouvernemental fort matérialisé par des accords ministériels conjoints et des allocations budgétaires est essentiel pour passer de la stratégie à la mise en ?uvre.
Les processus inclusifs renforcent les résultats. L’implication de parties prenantes diverses – jeunes, femmes, société civile, chefs religieux et autorités locales – améliore la pertinence et l'appropriation des stratégies.
L'intégration aux cadres existants est gage de cohérence. Relier les stratégies CPS aux Contributions Déterminées au niveau National (CDN), aux Plans Nationaux d'Adaptation (PNA) et aux autres stratégies et plans de développement nationaux est une garantie de durabilité.
La coordination régionale amplifie l'impact. La collaboration régionale répond plus efficacement aux défis transfrontaliers en matière de climat, paix et sécurité que les efforts nationaux isolés.
Le renforcement de capacités est fondamental. La formation des acteurs locaux, en particulier les jeunes et les femmes, comme vecteurs de paix et gestionnaires de ressources, construit une résilience à long terme.
La mobilisation de ressources requiert un plaidoyer soutenu. L'engagement continu avec des partenaires techniques et financiers et des mécanismes globaux de finance climat est essentiel pour sécuriser un financement adéquat.
Un modèle pour la COP30 et au-delà
Alors que la communauté internationale fait le bilan de la COP30, l'expérience pionnière du Sahel offre davantage qu’une source d'inspiration : elle fournit un modèle réplicable. La région du Liptako-Gourma démontre comment la planification nationale peut intégrer des priorités en matière de climat, paix et sécurité aux dialogues sur les politiques climatiques, les cadres de coopération régionale et les trajectoires de développement durable.
L'initiative prouve aussi comment transformer les défis en matière de climat, paix et sécurité en opportunités de résilience. Elle confirme que favoriser la cohésion sociale par des approches intégrées est à la fois possible et pragmatique. Elle démontre que construire une paix durable dans des contextes vulnérables au changement climatique et affectés par la fragilité et les conflits requiert d'aborder les deux dimensions simultanément, et non de manière séquentielle ou séparée.
Plus encore, elle met en cause l'inégalité de répartition de la finance climat. Les régions du monde les plus touchées méritent des ressources à la mesure de leur vulnérabilité et de leur potentiel. Le Sahel montre ce qu’il est possible d’accomplir lorsque qu’une volonté politique, des processus inclusifs et une action concrète convergent.
Même dans les circonstances les plus difficiles, un leadership visionnaire et un engagement communautaire peuvent tracer des voies vers un avenir plus pacifique et durable. La question est désormais de savoir si la communauté internationale fournira le soutien nécessaire à la mise en ?uvre ce qui a été si soigneusement planifié. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger font leur part.

